Sancti Johannis Schola

Ecole du combat médiéval

Entrainements hebdomadaires

Un entrainement hebdomadaire se déroule tous les Dimanches (sauf exceptions et sous réserve de modifications) à 13h30.

Prière de contacter l'entraineur au 06 87 48 94 08 pour tous renseignements complémentaires.

adresse e-mail: sanjohsch@hotmail.fr

mardi 16 février 2010

Une réflexion sur la méthode et l'évolution de l'enseignement moderne

Il existe de nombreuse écoles et pensées sur la meilleure façon d’apprendre, de façon complète, l’Art du combat médiéval. Définir cette notion de « complète » est déjà une tache ardue et je ne propose pas d’y répondre maintenant.


Par contre présenter ma pensée méthodologique, appuyé sur une expérience de près de dix ans et, au vu des différentes écoles que j’ai eu l’occasion de fréquenter ou discuter avec d’autres, reste dans la portée de cet article. Un entrainement, une formation, pour quelque discipline que ce soit nécessite plusieurs approches et une évolution logique dans la mise en pratique de ces différentes approches.

Commençons par un aperçu des différentes approches possibles. Elles ne sont pas innombrables et regroupent dans un ordre arbitraire :

- Les exercices en solo

- Les travaux avec un partenaire

- Les tests de coupe

- Le sparring (ou free play)


Les exercises en solo

Absolument rien ne surpassera le maniement d’une réplique parfait des armes des temps jadis. Malheureusement nous sommes immédiatement confrontés à des problèmes de sécurité si nous nous essayons à des exercices avec une réplique digne de ce nom et une personne vivante en face de nous.

Par contre un « pell » (mannequin de frappe) et une réplique permettent un travail important. Notamment des exercices de trajectoires, un travail d’endurance dans la répétition du mouvement, la création progressive de « réflexes musculaires » transformant une technique complexe en un mouvement coulant presque de source et enfin – et c’est sans doute le plus important – la création d’un panel important des sensations causées par le mouvement d’une arme réelle.


Le travail avec un partenaire

Ici nous abordons une autre approche. Le partenaire permet un nouveau travail. Il permet de visualiser tous les attributs physiques d’un adversaire, de les percevoir en mouvement et de créer le panel de sensations causé par les réactions d’un être humain en possession d’une arme.

Mais ici survient un autre problème. Nous ne pouvons décemment utiliser d’armes métalliques, mêmes émoussées, car nous ne pouvons mettre en danger un partenaire de travail (ni même un autre être humain, nous ne sommes pas là pour ça après tout). Il nous faut donc adapté le matériel d’entrainement en adoptant des simulacres d’armes, des protections minimales tels les gants et un masque. Ceci cause un autre problème que j’aborderais dans le détail dans la section traitant du sparring et qui touche à la déformation de l’apprentissage par l’ajout d’élément de protection non existantes dans la pratique illustrée des diverses techniques


Les tests de coupe

Absolument vital car c’est le seule moment ou nous pouvons manipuler des armes tranchantes. Face à des structures simulant sommairement la résistance des tissus humains nous pouvons gaiement porter des attaques potentiellement mortelles pour un humain. Cet exercice permet de prendre conscience de la maitrise nécessaire à la réalisation d’attaques tranchantes efficaces. C’est souvent à ce stade que beaucoup d’élèves se rendent compte de la difficulté que cela peut présenter. Les sensations créées ici peuvent ainsi être répercutées dans la manipulation de tous les autres simulacres et dans tous les autres cadres de la formation.


Le sparring

C’est sans doute l’exercice le plus ambigu dans son utilisation par les formateurs modernes. Cet exercice permet un élément important dans la formation : la mise en situation d’un affrontement réel. Réel jusqu’à un point, car pour des raisons de sécurité nous sommes forcés de nous harnacher d’une façon en total discordance avec les situations illustré dans les manuscrits. Par là j’entends que le niveau de protection requis nous transforme effectivement en des porteurs d’armures. Nous devrions donc nous entrainer exclusivement aux techniques propres au « harnissfechten » et non aux techniques du « blossfechten » (combat sans armure). Il faut peut d’imagination, et trente secondes de pratiques, pour se rendre compte des altérations du mouvement, de la respiration, de l’agilité, la souplesse et la rapidité qui sont tous requis pour effectuer ses fameuses techniques propres aux situations sans armure.

Maintenant certains sont plus adeptes d’une approche, et d’autres favorisent les options autres. Je pense qu’il faut un mélange correctement encadré de toutes ces approches. Chacune apporte des sensations différentes, qui mises bout à bout permettent sans doute de recréer une bonne image sensorielle du combat au sens large du terme ; et chacune permet un travail différent et important dans l’acquisition des connaissances nécessaires à l’appréciation des sensations acquises dans la pratique de ces exercices.



C’est en quelque sorte un cercle sans fin : plus on pratique les exercices, plus les sensations s’affinent ; plus les sensations s’affinent, mieux on pratique les exercices etc.

Oui mais par ou commencer ? J’ai trouvé que mes élèves progressent plus vite en démarrant par des travaux face à un partenaire et un travail avec un mannequin en parallèle. Ceci leur permet d’obtenir les éléments essentiels des différentes techniques : les trajectoires, les positionnements des mains, les bons déplacements et le maintient correct de l’équilibre.

Avec ces éléments en main il devient viable de placer les élèves face aux simulacres de tissus humains avec des armes tranchantes. L’apprentissage des diverses façons de trancher nettement permet par la suite un retour aux exercices avec un partenaire en y incluant les légères modifications qu’aura causée la découverte des méthodes de coupe. La réalisation des techniques commencera alors à vraiment se perfectionner.

En tout dernier vient le sparring. Beaucoup sont mal avisés en pensant qu’ils apprendront plus vite dans une situation de combat. Tout dépend de ce que l’on souhaite apprendre. La situation de combat permet d’apprendre à gérer une situation de stress, la respiration, une mise à l’épreuve de l’endurance du combattant et une vérification des acquisitions théoriques. Je dis bien une vérification et non une acquisition à proprement parler car les dernières choses qu’on apprend dans le sparring ce sont des techniques. Pire, si le sparring intervient trop tôt dans l’apprentissage le net résultat est l’acquisition de mauvais réflexes et de mauvaises habitude qui prendront beaucoup plus de temps à « désapprendre », pour recommencer sur des bases saines, que de faire preuve de patience et d’arriver progressivement au sparring en possession de capacités techniques permettant de profiter de la pratique du sparring.

A noter aussi que l’utilisation des protections déforme les techniques et donc rend ce genre d’exercice impropre à leur bonne acquisition.


Je suis donc de l’avis qu’il ne faut pas être pressé d’arriver à la rencontre ultime du combat. On en profitera tellement plus lorsqu’on est en possession des techniques et des sensations qu’elles provoquent, que d’y foncer tête baisser et finir par reproduire les erreurs d’ignorance ou encore « hollywoodienne ».

Je mets l’accent sur l’acquisition des sensations au travers des techniques car je pense que c’est en suivant cette voie que nous nous rapprocherons le plus de la pratique réaliste des techniques. Même si le sparring est un réel bonheur pour celui qui est équipé techniquement pour en profiter, je ne vois pas là l’étape ultime de l’évolution du pratiquant. Filipo Vadi di Pisano nous dit que :



« […] un excellent combattant peut être un piètre maître ; mais un combattant moyen peut être un excellent professeur […]»



Et je pense que là réside l’objectif et la voie ultime pour les pratiquants et chercheurs « réalistes » de notre temps.

mercredi 10 février 2010

On s'entraine ou on s'entretue?

Pourquoi s’entraînait-on ? Cette question m’a récemment été posée et j’avais donné une courte réponse au vu de quelques sources textuelles historiques à ma disposition à ce moment-là. Je me propose ici d’aller plus loin dans l’élaboration d’une réponse plus complète.

Existait-t-il une notion d’entraînement à proprement parler au cours du Bas Moyen Âge ? Et dans le cas où cette notion existait, était-elle systématiquement envisagée comme une préparation à vocation purement militaire et/ou martiale ? Une petite digression vers la tradition italienne nous aidera à compléter les informations fournies par le corpus germanique que nous pratiquons au sein de l’école.

Partons du constat que l’être humain s’entraîne dans le but d’acquérir et de parfaire ses connaissances et capacités dans un domaine donné. Les arts martiaux ne dérogent pas à cette règle, ni les différents sports ou encore les domaines intellectuels. Mais une fois ces connaissances acquises, leurs dépositaires sont libres de les exploiter de la façon, et pour les objectifs, qu’ils souhaitent.

Prenons deux personnes qui s’entraînent à la natation. Est-il difficile d’accepter que l’une d’entre elles nage pour devenir meilleur nageur, et que l’autre utilise la natation comme exercice physique pour entretenir sa forme, par exemple ? Une base pratique identique pour deux objectifs distincts.

Notre pratique des arts martiaux médiévaux occidentaux peut être envisagée de la même façon. Je suis persuadé qu’au sein du petit groupe de pratiquants que nous formons, chacun s’est fixé des objectifs légèrement différents.

Mais là n’est pas l’objet de cet article. Nos ancêtres, comment envisageaient-ils l’acquisition des connaissances de cette discipline, et à quelles fins ? Sans doute avaient-ils aussi des envies et des objectifs divergents.

Prenons le paragraphe introductif à la lutte que Fiore dei Liberi nous livre dans la version dite « Pisani Dossi » de son œuvre « Flos Duellatorum » datant du tout début du XVe siècle. Dans ce passage, le maître italien fait une différence entre des « prises de colère » et des « prises d’amour » parce que :
« […] dans les techniques qui sont uniquement pour l’entraînement, les prises sont des prises d’amour et non des prises de colère […] »

Quelques lignes plus tard il rajoute :

« […] dans l’art de la lutte pour gagner des prises, parfois nous faisons cela par colère ou pour notre vie, et celles-ci sont des techniques auxquelles nous ne pouvons nous entraîner en toute courtoisie […] »

Pour finir il nous informe que dans son manuscrit nous trouverons :

« […] la lutte à pied pour gagner des prises, et encore des prises faites pour l’entraînement. […] »

Au vu de ces extraits, nous pouvons déjà affirmer que la distinction entre le concept d’entraînement et celui du combat proprement dit existe bel et bien au début du XVe siècle en Italie. Nous verrons plus loin qu’il en va de même, avec quelques décennies d’avance, dans le monde germanique. Non seulement les concepts sont reconnus mais en plus chacun est doté d’enseignements appropriés.

Intéressons-nous aux autres informations contenues dans ces extraits. Celles-ci concernent surtout ce concept « d’entraînement ». Fiore invoque, comme raison pour bannir la pratique de certaines techniques du cadre de l’entraînement, le manque de courtoisie nécessaire à leur réalisation. L’entraînement est donc un moment courtois, presque un évènement de société, pourrait-t-on s’aventurer à dire. Il est bon de rappeler que Fiore fut retenu à la cour du marquis de Ferrare, de Modène et de Parme. Se peut-il qu’il ait voulu empêcher ses élèves de haute stature sociale d’être malmenés par des gens de moindre stature lors des entraînements ? La question restera sans doute ouverte à jamais, mais l’hypothèse ne doit pas être exclue pour autant. Nous sommes handicapés par la relative pauvreté du corpus italien qui ne regroupe, pour le XVe siècle, que quatre documents principaux. Trois d’entre eux sont des versions du « Flos Duellatorum » de Fiore dei Liberi, et le quatrième, datant de la fin du XVe siècle, est l’œuvre d’un certain Filipo Vadi de Pise. Cette dernière source a déjà été démontrée comme étant une reprise de l’œuvre de Fiore, revue au travers du prisme de plus de cinquante ans d’évolution de la société. Cette relative pauvreté nous prive de la possibilité de confronter des sources d’une même tradition pour en souligner les points communs et les divergences, comme il est de mise dans la pratique de la science historique. Néanmoins, rien ne nous empêche d’analyser ces quelques œuvres pour elles mêmes.

Poursuivons donc dans cette optique. Il est vrai que dans le « Pisani Dossi » Fiore ne réitère pas ses différentiations lorsqu’il traite de l’épée, que son format soit à une main ou à deux mains. Néanmoins gardons-nous d’en tirer trop hâtivement la conclusion que la lutte peut être envisagée comme entraînement ou combat sérieux, et l’épée confinée uniquement au cadre létal.

Cette conclusion est d’ailleurs infirmée lorsqu’on considère le contenu du manuel de Hanko Döebringer. Ce maître allemand est mentionné dans le « Hausbuch » portant son nom, écrit en l’an 1389. Nous sommes maintenant de retour dans le corpus germanique. Ce Döebringer était un clerc et très certainement élève de Johannes Liechtenauer, le « fondateur » de la tradition germanique telle que nous la connaissons. Son manuscrit est d’ailleurs le premier à restituer les enseignements de ce maître et à les gloser, c'est-à-dire les expliquer. Après la reprise de ces enseignements, au folio 43R de ce manuscrit, il embraye sur des enseignements qui lui sont propres. Il l’énonce d’ailleurs clairement :

« […] Ici commencent les autres maîtres de l’épée, Hanko Döebringer le prêtre, Andres Juden, Jost von der Nyssen et Nic(o)las de Prusse. […] »

Nous sommes donc ici face à une œuvre collective. Malheureusement nous ne connaissons que trop peu au sujet des autres maîtres listés dans cet extrait mais il difficile d’imaginer qu’ils n’évoluaient pas dans la sphère de Liechtenauer. Il est cependant intéressant de noter un indice témoignant de l’inclusion des Juifs dans cette sphère martiale : le nom d’Andres Juden, qui peut aisément se traduire par « Andres le Juif », et ce à une époque ou l’Europe médiévale est profondément antisémite. J’aurais l’occasion de revenir sur ce point dans un prochain article. Reprenons : après quelques admonitions morales, au bas du folio 44R, Döebringer nous dit :

« […] Mais pour l’entraînement et l’enseignement de l’escrime, je veux décrire ici quelques techniques simples par des règles courtes et simples. […] »

Malgré le fait qu’il soit court, cet extrait est tout simplement prodigieux. Non seulement il confirme qu’ici aussi les concepts d’entraînements et d’approche létale systématique sont clairement distincts, mais il rajoute un détail absolument capital : ici l’enseignement et l’entraînement sont également différenciés. Cette constatation m’amène à proposer une hypothèse qui fera sans doute couler beaucoup d’encre, tant de ma part que de la part d’autres : se pourrait-il que pour nos ancêtres germaniques l’enseignement servait à acquérir les techniques diverses, et l’entraînement à les perfectionner et donc que nous serions en présence d’une véritable pédagogie évolutive?

Il faut quand même tempérer un peu ce constat. La plupart des illustrations du corpus germanique, notamment les travaux de Hans Talhoffer, montrent un nombre important de techniques faisant couler le sang. Ceci indique plutôt un contexte létal. N’oublions cependant pas que ces techniques faisant couler le sang sont illustrées dans un cadre particulier : à l’intérieur de barrières disposées en polygone, c’est une lice, un cadre judiciaire. Nous sommes donc déjà en dehors du cadre d’un entraînement et bel et bien dans celui de l’affrontement mortel. Par opposition, dans le même manuscrit, d’autres séries de techniques sont illustré sans la présence des lices. Nous ne sommes donc plus dans un cadre strictement mortel. Donc bien qu’il ne soit pas nommer comme tel, l’entraînement en tant que pratique et concept ne peut être arbitrairement exclu de l’esprit de Talhoffer. J’ai d’ailleurs eu l’occasion de m’étendre sur ce sujet dans un précédent article où ce même Talhoffer énumère et explique les causes justifiant une rencontre armée entre deux hommes. En relisant la traduction vous noterez qu’à un moment dans la procédure judiciaire est alloué aux deux protagonistes un « temps d’entraînement ».



Ce petit tour d’horizon conceptuel, qui démontre bel et bien l’existence du concept de l’entraînement dans l’acquisition et le perfectionnement des capacités martiales, m’amène à la seconde interrogation. Quels étaient les objectifs des personnes qui s’entraînaient ? Il faudra, pour répondre à cette question, prendre en compte les rôles que pouvaient - ou devaient - jouer les différents élèves au sein de la société médiévale.

On voit, pour s’y référer encore une fois, dans ce texte de Talhoffer énumérant des « casus belli », que n’importe quel homme est susceptible de devoir répondre par les armes de ce dont il est accusé. La situation est donc celle de la nécessité pure sans autres motivations, une situation imposée par la justice de la société.

La société attend beaucoup des divers acteurs qu’elle compte. Voyons quelques-uns de ces acteurs et comment les attentes de la société dans laquelle ils s’insèrent influent sur leur approche des pratiques martiales. Nous prendrons comme exemples le premier chevalier de tout royaume, le monarque ; les grands et puissants de la société ; les professionnels de la guerre tels les « condottieri » italiens ; enfin deux cas de figure moins évidents à documenter : le clerc et l’homme lambda.

Les royaumes européens du Bas Moyen Âge résultent, pour les plus anciens, de l’implantation sur le territoire de ces fameux « barbares » germains et scandinaves qui se sont taillé des royaumes dans l’Empire Romain d’Occident sclérosé. Les rois sont alors des guerriers qui nourrissent leur réputation et justifient leur autorité par des actions militaires éclatantes auxquelles ils participent activement, en première ligne souvent. Ces royautés deviennent progressivement héréditaires, et la christianisation modifie la perception du rôle du souverain. Il passe du statut de premier guerrier du royaume à celui de gardien du salut de son peuple.

L’un des plus représentatifs de ce dernier statut est sans doute Louis IX de France (1214 – 1271, roi à partir de 1226), canonisé en 1297 sous la dénomination de Saint Louis de France. Un comportement très pieux, manifesté notamment par la quantité de fondations et dotations ecclésiastiques qu’il fait au cours de son règne, ne l’a pas empêché de soumettre des barons français dissidents, d’opérer une unification et une réorganisation massives de l’administration du royaume, et enfin de mener deux croisades, la dernière desquelles le voit succomber à la maladie en 1271.

Lors de la première croisade qu’il mena, et qui a débuté en 1248, Saint Louis causa de nombreuses frayeurs à ses conseillers. Au premier débarquement, par exemple, le roi se jeta dans la mer sans attendre ni chaloupe ni soutien armé, le tout en grande tenue de guerre ; la mer lui arrivait jusqu’aux aisselles, à en croire Joinville. La peur des barons est compréhensible : non seulement la perte du souverain - englouti par la mer ou taillé en pièces par les Sarrasins qui attendent sur la plage - laisserait sans dirigeant le royaume, qui risquerait alors de sombrer dans les guerres intestines, mais en plus la croisade perdrait son meneur et risquerait l’échec. Plus tard son chroniqueur Jean de Joinville raconta, dans sa « Vie de Saint Louis », comment à plusieurs reprises les conseillers ont du tempérer la fougue du jeune roi, et ses barons le sauver de justesse de tentatives de captures sarrasines alors que le roi s’engouffrait dans les mêlées.

Sans doute Saint Louis apprit à se battre. Son rang, son rôle, les lui imposaient presque. Mais au vu de la réaction de ses barons et conseillers, il semble clair que l’on n’attendait pas de lui qu’il exploite cette formation à un niveau personnel en portant l’attaque lui-même. Pourquoi s’y former alors ? Le roi, lorsqu’il est présent sur le champ de bataille, est maître des opérations. Comment peut-il bien diriger ses troupes s’il ne possède aucune connaissance des capacités de ses troupes ni de comment ils peuvent opérer ? L’apprentissage revêt alors les mêmes traits que la formation des hauts gradés des armées modernes : on ne s’attend pas à ce qu’ils aillent ramper au front avec les bidasses ; en revanche, ils y passent à un moment ou un autre pendant leur formation, de sorte à comprendre ce que leurs troupes sont capables de faire et doivent endurer. La nature de gestionnaire du monarque est d’autant plus renforcée quand on se rappelle la popularité que connut pendant tout le Moyen Âge une œuvre du IVe siècle apr. J.C., l’ « Epitoma rei militaris » de Végèce, une œuvre qui explique les différentes approches tactiques et logistiques de la bonne conduite d’une campagne militaire à la fin de l’époque romaine.

Donc nous serions, pour les monarques du Bas Moyen Âge, dans un contexte de formation à la gestion militaire et non aux actions meurtrières, guerrières, personnelles. Ne disons pas que les monarques ne combattent plus, ce serait un tort, mais que ce n’est plus leur rôle premier sur le champ de bataille.

Etant donné qu’ils ne combattent maintenant que sporadiquement, qui dirige les lignes de bataille dans les armées des rois ? Les roturiers professionnels des métiers des armes et les divers vassaux royaux sont les acteurs les plus courants.

Commençons par les vassaux. Les obligations d’allégeance regroupées sous la bannière de la féodalité à partir du Xe siècle exigent des vassaux une assistance militaire, le plus souvent incluant leur personne, envers leur suzerain. Bien sur la codification des obligations change en fonction des localités et de l’époque - mille ans d’histoire laissent beaucoup de marge aux changements - mais cette aide militaire reste une constante par rapport à certaines des autres exigences. On peut donc comprendre que ces grands aient un réel besoin de se former à la fois à la gestion tactique de la guerre - pour pouvoir remplir leur devoir de conseil auprès du souverain et répercuter de leur mieux les décisions stratégiques prises lors des réunions de ce Conseil du roi - mais également aux techniques de combat comme nous l’entendons, de sorte à pouvoir mener les troupes dont ils ont la responsabilité tout en survivant aux assauts que cela implique.

Les roturiers professionnels avaient des besoins sans doute similaires, à la différence près qu’ils s’engageaient dans ce genre de carrière probablement plus par choix que les barons qui avaient une véritable obligation militaire. Notons surtout ici que les maîtres d’armes dont les manuscrits nous sont parvenus sont presque tous de cette catégorie de roturiers ou de petits nobles.

Certains de ces roturiers se sont taillé de véritables principautés par la force des armées qu’ils menaient. Rappelons-nous la famille Sforza à Milan, qui remplaça par un coup de force la dynastie des Visconti, à la tête de la ville au cours du XVe siècle. Francesco Sforza, le premier duc plus ou moins autoproclamer de cette dynastie, était un « condottiere », un mercenaire professionnel menant un corps de troupes à sa solde qu’il mettait aux services du plus offrant. On peut voir, dans l’obtention et l’exercice du pouvoir par des hommes comme Sforza, quelques réminiscences de l’attitude des premiers rois germaniques.

Sforza est un professionnel qui a obtenu bien plus que ce dont les milliers d’autres hommes d’armes de son temps et de son genre ne pouvaient rêver ; il reste donc une exception. Mais les perspectives de butin et de soldes restaient attirantes pour tous les hommes d’armes. Seulement voila, le partage de butin se faisant après le combat, il fallait donc survivre jusqu’à la fin pour pouvoir en espérer une part. On comprend d’autant plus l’envie et le besoin pour ces hommes, qui se retrouvent au cœur des mêlées, d’avoir une réelle formation guerrière. Mais à l’opposé des rois, et dans une certaine mesure des barons, cette formation trouve une utilisation exclusivement pratique et personnelle ; une façon de gagner, au propre comme au figuré, sa vie.

Par opposition à ces hommes dont les faits d’armes constituent l’essentiel de l’existence, on trouve les autres catégories sociales. Bourgeois des villes, artisans, agriculteurs et clercs, sans oublier ni les marginaux divers ni les femmes, constituent le reste de cette société médiévale.

Beaucoup de villes ont eu recours aux interdictions, diversement appliquées, de port d’armes dans leurs enceintes pendant la période qui nous concerne. Ceci indique clairement que le port et l’utilisation d’armes étaient courants et non limités à une catégorie de la société. Le corollaire est que les porteurs de ces armes devaient posséder des connaissances, même sommaires, quant à leur manipulation efficace. Qu’ils apprenaient « sur le tas » ou grâce à un enseignant nous importe moins que le fait qu’ils se formaient à leur manipulation. Nous gardons des traces écrites de l’existence de « salles d’armes » dans des documents judiciaires interdisant justement la tenue de tels établissements dans les villes. Nous pouvons supposer que les bourgeois, entre autres, fréquentaient ces établissements. Pensons notamment à la ville de Londres, qui possède encore à l’heure actuelle dans sa législation un document du XIVe siècle stipulant que :

« […] tout homme libre de la bonne ville de Londres est en droit de porter une épée au fourreau à son coté […] »

En effet rien ne sert d’avoir le droit de porter une arme si on ne sait pas s’en servir un minimum.

Des rixes à la sortie des tavernes se terminant dans le sang ou encore le meurtre, des bagarres armées entre étudiants ou encore des évêques en armes prenant place dans les armées, sont des cas de figure très courants. Les deux premiers sont perceptibles au travers des documents judiciaires traitant de ces infractions à l’ordre public, le dernier au travers des chroniques qui parsèment le temps et l’espace médiéval. La pratique et l’enseignement martiaux par les clercs sont d’ailleurs clairement attestés à la fin du XIIIe siècle par le fabuleux manuscrit connu sous le nom de « Tower Fechtbuch », propriété du musée des Royal Armouries à Leeds (Royaume-Uni). On y voit deux personnages principaux nommés « le prêtre » et « son écolier/clerc ». Surprenant, lorsque l’on se rappelle l’interdiction, apparemment théorique, faite aux prêtres de faire couler le sang. Plus surprenant encore, le troisième personnage apparaissant dans les derniers folios du document : il s’agit d’une femme.

L’implication des femmes dans la guerre n’est pas inconnue. Pensons à Jeanne Hachette, ou encore à la Némésis des Anglais, Jeanne d’Arc. Ce qu’il faut impérativement noter ici, c’est que dans ce document la femme, nommée « Walpurgis », bénéficie d’une formation, ce dont on sait que Jeanne d’Arc a été privée avant d’arriver à la cour du Dauphin.

Pour finir nous allons parler d’hygiène. L’homme médiéval prend un soin certain de sa santé. A partir du Bas Moyen Âge, avec le tissage de liens et de contacts plus réguliers avec le monde musulman, apparait un type de livre particulier, le « Tacuinum Sanitatis », ou tables de la santé. Ces ouvrages regroupent toute une panoplie de recommandations médicales à l‘intention de ceux qui souhaitent entretenir le « don divin » d’une bonne santé. On y trouve notamment des instructions sur les régimes alimentaires, sur les comportements et vêtements à adopter selon les saisons, et sur des exercices physiques.

C’est bien évidemment sur ces derniers que je vais m’attarder. On y trouve entre autres la pratique de la chasse, de la natation - rappelez-vous les deux nageurs du début de cet article - et de l’escrime. Cette dernière pratique est réputée favoriser la bonne croissance des adolescents, échauffer le sang et libérer l’énergie des jeunes hommes. A aucun moment il n’est fait mention qu’elle doit être appliquée de façon mortelle ; d’ailleurs certaines des illustrations montrent les protagonistes utilisant des simulacres d’armes en bois. Ici nous sommes en présence d’une application sportive des techniques martiales personnelles à des fins récréatives.
Les utilisations récréatives incluent bien évidemment les tournois et autres « pas d’armes » en vogue à la fin du Moyen Âge. La mort est à tout prix éviter dans ce contexte, pensons au désarroi que causa la mort d’Henri II lors d’un tournois parisien au XVIe siècle. Notons que les tournois sont un cas particulier car non seulement les participants s’entrainent en préparation des tournois, mais ensuite les tournois sont eux-mêmes perçus, par les participants, comme une préparation à la guerre, et pour les puissants ce sont des foires au recrutement.



Nous avons donc vu, qu’elles soient utilisées par les rois, par leurs obligés, par des hommes aux objectifs variés ou, nous l’avons montré, par des femmes, que leur mise en pratique ait une vocation martiale, hygiénique ou sociale, les connaissances martiales, acquises par le biais d’un entraînement aux formes également variables, permettaient à leurs dépositaires de les exploitées à des fins bien plus nombreuses que le simple fait de tuer d’autres humains. Et nous qui nous entraînons avec une approche sportive et martiale, nous pouvons nous dire que nous ne sommes peut être pas finalement si loin de ces hommes qui pratiquaient les armes sans aucune envie de les utiliser dans un cadre martial meurtrier.